Mars 2022. Nadia Marchand s'éteint après deux ans de combat contre un cancer du sein. Trente-et-un ans de mariage. Trente-et-un ans à gérer les commandes depuis Montpellier, à exposer les pièces dans les salons de décoration, à expliquer aux clients l'histoire derrière chaque motif pendant que Pierre tissait, là-bas ou ici.
« Nadia, c'était ma traductrice dans tous les sens du terme », confie-t-il, la voix qui se brise. « Elle savait raconter ce que je savais créer. Sans elle, je suis un tisserand muet. »
Les premiers mois après sa disparition, Pierre ne touche plus le métier. L'atelier reste fermé. Les navettes s'immobilisent. Sa fille Lucie, qui vit à Bordeaux, s'inquiète. Elle propose de venir l'aider, de reprendre les commandes. Pierre refuse.
Un matin de juin, incapable de dormir, il descend dans l'atelier à l'aube. Il installe le métier. Tend les fils de chaîne. Et recommence à nouer.
« Je ne savais pas pourquoi je tissais », se souvient-il. « Je n'avais pas de commande. Pas de client. Je nouais parce que c'était la seule chose qui me faisait oublier le silence de la maison. »
Pendant deux ans, Pierre Marchand tisse. Chaque matin. Six jours sur sept. Des Beni Ouarain, des Azilal, des Boucherouite. Il les roule et les empile dans la réserve que Nadia avait aménagée pour les expéditions. Sauf que cette fois, il n'y a pas d'expéditions. Juste un homme seul qui fait la seule chose qu'il sait faire.
Les tapis s'accumulent. Dix. Cinquante. Deux cents. Quatre cents. Chacun tissé avec le même soin que si un décorateur renommé l'attendait. Chacun unique, parce que le motif berbère ne se répète jamais.